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Le « puzzle infernal » d’Autun. De la romanisation aux « Digital studies »

mis à jour le 04/09/18

illustration focus autun En parallèle à sa ressource pédagogique Le « puzzle infernal » d’Autun. D’une inscription à la romanisation, pour mettre en œuvre le programme de 6e, Julie Deroyer, professeur d'histoire-géographie dans l'académie de Paris, propose une petite mise au point sur ce que l'on sait aujourd'hui sur une inscription éclatée en 1200 fragments de tailles différentes, conservées actuellement dans 8 caisses conservées au Centre municipal de l'archéologie et de patrimoine de la ville d'Autun.

La romanisation est l’aboutissement d’un processus qui porte le même nom : cette notion décrit donc tout à la fois l’état qui en résulte et le processus dynamique qui en est à l’origine. La romanisation se traduit par l’acculturation d’un substrat indigène par le biais de vecteurs civilisationnels (la langue latine et différents éléments de la culture romaine), et impacte donc une large partie de la population soumise par Rome, dans des territoires que cette dernière a intégrés à son Empire. Ces multiples dimensions de la romanisation ont été fortement débattues, en particulier par l’historiographie britannique au tournant des années 2000, afin de réévaluer la prégnance de cette notion au regard du contexte historiographique dans lequel elle a émergé, et afin d’apprécier sa pertinence dans le cadre de nouvelles recherches.  (cf. Le Roux Patrick, « La romanisation en question », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2004/2 (59e année), pp. 287-311. URL : https://www.cairn.info/revue-annales-2004-2-page-287.html ). Pour intéressantes et stimulantes que soient ces réflexions d’historiens visant à réévaluer la pertinence du concept, il nous semble que, dans le cadre d’un enseignement en 6ème, dernière année de cycle 3, il est préférable d’en rester à la définition traditionnelle :  assimilation et acculturation qui entraînent l’adoption par les vaincus du système politique et social, des coutumes et des différentes formes de culture émanant de Rome (cf. Tran Nicolas, ch. XII, La romanisation en débat, in Rome, Cité Universelle, de César à Caracalla, Belin, Paris, 2018, pp. 749-769).

Cela n'empêche pas d'inviter à la réflexion et de faire remarquer aux élèves qu’un peu de recul s’impose, car certains éléments, et surtout les textes, qui permettent de faire l’histoire des populations de l’Empire, relèvent de la seule vision des vainqueurs (c’est notamment le cas de César dans ses Commentarii de Bello Gallico).

On peut ainsi schématiquement distinguer trois temps dans le processus de romanisation.

Une phase de conquête, pendant laquelle les Romains soumettent les peuples, phase plus ou moins longue selon les territoires : c’est le temps de la soumission.  Un deuxième temps quand les Romains identifient une élite au sein des peuples vaincus qui bénéficiera de droits avantageux afin de faciliter son ralliement et de proposer un modèle d’organisation politique à l’imitation de celui de la Cité romaine : c’est la romanisation par émulation. Un troisième temps, qui est celui de l’assimilation culturelle plus large, ne concerne pas uniquement les élites mais une part plus importante des populations intégrées à l’Empire : c’est la romanisation par imprégnation. Langue, religion, vie sociale et politique, commerce, architecture, urbanisme, mode de vie (thermes), le droit, l’écrit, les voies pavées, etc., autant d’aspects qui imprègnent le quotidien des peuples intégrés à l’Empire. On doit souligner que la romanisation n’est pas un processus linéaire et que des résistances se sont manifestées au moment des conquêtes ou encore après.

La guerre des Gaules a normalement été abordée par les élèves en CM1. Le chapitre de 6e consacré à « Rome du mythe à l’histoire » peut donner l’occasion de réactiver ce prérequis rapidement lors de l’évocation de César. Entre 58 et 50 av. J.-C., le proconsul Jules César se lance dans plusieurs campagnes militaires pour conquérir les peuples celtiques qui vivent en Gaule. En 52 av. J.-C., César remporte une victoire décisive à Alésia sur le chef arverne Vercingétorix, puis après quelques révoltes en 51 et 50, l’ensemble de la Gaule chevelue est pacifié.

Les Éduens sont un peuple ami de Rome, de longue date. En effet, déjà en 121 av. J.-C. les Romains sont venus les aider à battre leurs puissants voisins les Arvernes et les Allobroges (Florus, Abrégé de l'histoire romaine, I-37). Le Sénat leur décerna même le titre de « frères de la République romaine », une possible origine troyenne commune étant suggérée.

On peut aussi rappeler le rôle joué par les Éduens, « frères de sang des Romains » qui fournissent en 58 av. J.-C., sinon un prétexte, du moins une occasion à César pour s’immiscer dans les affaires gauloises (César, De Bello Gallico, I, 11). La migration des Helvètes vers l’ouest menaçant le territoire des Éduens, ceux-ci en appellent à Rome. Les Éduens procurent également des contingents de supplétifs aux Romains au début de la conquête des Gaules, avant qu’une partie d’entre eux ne se rallie à Vercingétorix alors que les autres Éduens obtenaient, après la reddition du chef arverne, le pardon de César pour leur défection.

Ainsi, malgré la période mouvementée de la guerre des Gaules, les bonnes relations entre Éduens et Romains sont avérées, et se poursuivent. Sous le règne d’Auguste, entre 16 et 13 av. J.-C., probablement en 15 av. J.-C., l’empereur fonde la cité d’Augustodunum, dont le nom emprunte au gaulois. Le suffixe celtique -dun se rapportant à la notion de forteresse, Augustodunum signifie « la forteresse d’Auguste ». L’objectif de l’empereur est de vider l’oppidum celtique de Bibracte en en transférant la population vers une ville créée ex nihilo, à proximité d’un cours d’eau, voie privilégiée pour les échanges commerciaux, ici l’Arroux. César et Auguste octroient la citoyenneté à nombre d’Eduens, nobles et dévoués à Rome, ce qu’atteste l’épigraphie locale qui recense de nombreux Iulii.

En 21 ap. J.-C., sous le règne de Tibère, une révolte met à l’épreuve l’alliance entre les Éduens et Rome. En effet, Caius Julius Sacrovir, issu de l’aristocratie éduenne romanisée et jouissant de la citoyenneté romaine comme en témoignent ses tria nomina, se révolte, avec le Trévire Julius Florus, contre la suppression d’avantages fiscaux, imposée par le successeur d’Auguste. Cette révolte est écrasée rapidement par les troupes romaines (Tacite, Annales, III, 43-46.). L’épisode n’empêche nullement l’empereur Claude de reconnaître en 48 la profondeur des liens existant entre la cité d’Augustodunum et Rome, en lui décernant le droit de cité, le ius honorum, en même temps qu’il facilite l’accès au Sénat d’un grand nombre de Gaulois (cf. Tables claudiennes). Ce ne sont plus seulement les descendants de colons romains installés en Gaule, mais bien des Gaulois romanisés, dont les familles ont obtenu depuis longtemps la citoyenneté romaine et qui satisfont aux critères de richesse pour accéder au Sénat, qui sont désormais inscrits sur l’album sénatorial.

Sur le plan culturel, la capitale des Éduens était aussi réputée pour être un centre intellectuel de premier ordre où les élites gauloises envoyaient leurs fils recevoir une éducation à la romaine, mélange d’humanitas latine et de paideai grecque.

Cette inscription, objet de l’étude, est donc un vestige important des relations entre la cité d’Augustodunum et la capitale de l’Empire. À la croisée de l’archéologie et de l’histoire, la science épigraphique qui étudie les inscriptions en dur (ici une inscription lapidaire marmoréenne), permet une approche assez complète du travail de l’historien, a fortiori de l’antiquiste. Il s’agit d’un vestige matériel dont on doit évaluer l’apport en étudiant le matériau : sa qualité, sa rareté, sa provenance. Il faut ensuite envisager la qualité de l’inscription, dont le style tout autant que l’usage de certaines formules stéréotypées, permet aussi d’affiner la datation. Cette dernière peut également (mais rarement) être obtenue grâce à des indications précises contenues dans l’inscription (mention d’une année de règne, ou d’un consulat, par exemple) ou grâce à des éléments de datation fournis par d’autres objets trouvés dans le même contexte stratigraphique (monnaie, céramique). Puis viennent l’étude du champ épigraphique (c’est-à-dire de la surface prévue et préparée pour accueillir l’inscription, parfois délimitée par un liseré et des décorations), le travail de reconstitution de l’inscription (si le support est abimé ou fragmenté), et de l’étude précise de chaque lettre accompagnée d’un relevé précis de sa taille. L’épigraphiste a longtemps travaillé sur les inscriptions avec un carnet de croquis où figuraient dessins, tracés, estampages des inscriptions ou fragments d’inscription, ou de photos en lumière rasante afin de mieux capter les reliefs. Ce travail minutieux permet de proposer un texte souvent abrégé car les artisans gravaient à l’économie selon un système d’abréviations évolutif mais connu, tant par les graveurs que par les lecteurs. Les épigraphistes doivent donc maîtriser aussi le développement des abréviations qui figure entre parenthèses ; les restitutions des parties manquantes supposées par l’épigraphiste sont, elles, indiquées entre crochets.

La minutie qu’exige le travail d’épigraphie met à l’épreuve les historiens les plus patients et les mieux rompus à l’exercice, comme on peut le constater avec l’inscription Marchaux d’Augustodunum, qualifiée, à l’instar de nombreuses autres inscriptions, de « puzzle infernal ». Cette inscription est constituée de 1200 fragments de tailles différentes, conservées dans pas moins de 8 caisses. Antony Hostein souligne combien l’exercice de les sortir est long, fastidieux et risqué car chaque manipulation risque d’abîmer les fragments. On pourra d’ailleurs faire remarquer aux élèves qu’on voit sur les vidéos les fractures fraîches des fragments : le marbre y est beaucoup plus blanc.

C’est pourquoi les historiens se sont associés à d’autres laboratoires universitaires au sein d’un projet pluridisciplinaire commun, le DIGEP (Digital Epigraphy). Ce projet mobilise des historiens, des archéologues, des géologues, des mathématiciens et des spécialistes en sciences de l’information. Les difficultés posées par cette inscription sont nombreuses : l’éclatement du texte, l’absence de ponctuation, la manipulation des fragments. Un travail de numérisation et de traitement de l’information a donc été envisagé. Dans un premier temps, il faut rassembler dans une base de données toutes les informations concrètes (matériau, formes des lettres, traces de peinture…), puis les chercheurs ambitionnent de remonter le document grâce à un outil d’assemblage qui mixe automatisation et interactivité en fonction des requêtes et critères. La numérisation intégrale des fragments étant trop coûteuse, l’équipe a retenu un compromis avec une numérisation 2D des faces, associée à une numérisation 3D de la tranche. Cela permet d’agréger les fragments combinant une correspondance parfaite de la tranche en 3D et des détails en surface.

Cette approche montre donc à quel point les nouvelles technologies apportent l’espoir de rendre le travail plus efficace et rapide, du moins à terme (car réunir les crédits pour la recherche s’avère en revanche toujours long et hasardeux). Dans cette enquête, les nouvelles technologies nous offrent aussi la possibilité de reconstituer le cadre architectural et urbain de l’inscription. Ainsi, Antoine Louis travaille à partir des vestiges architecturaux d’Autun et a pu proposer une reconstitution du temple d’Apollon situé au sud du forum grâce à une imprimante 3D et, encore plus intéressant pour nous, la restitution des colonnes de l’ensemble architectural où se trouvait le modillon retrouvé non loin du lieu où l’inscription devait être visible. Cette restitution 3D qui estime à 20 mètres la hauteur des colonnes de ce bâtiment laisse à penser qu’il s’agit là d’un bâtiment majeur de l’ensemble civique situé au cœur de la ville, sans doute le temple se trouvant sur le forum. Si les progrès et avancées technologiques ne sauraient se substituer à la réflexion des historiens, il n’en reste pas moins évident qu’ils accompagnent la recherche pour le meilleur et, qu’en ce qui concerne le « puzzle infernal », ils offrent une formidable opportunité de résoudre le mystère de cette inscription retrouvée en 1839 et qui suscite depuis excitation et déception.

Quel sens donner à cette inscription même si les historiens ne sont pas encore capables d’en tirer un texte accessible ? L’analyse des différents aspect évoqués montre aux élèves que même devant une source incomplète, historiens et archéologues savent tirer profit du peu qu’ils ont, en confrontant leur source à d’autres sources, si c’est possible, et en la contextualisant. Le texte, latin, suppose que la plupart des Éduens qui fréquentaient le forum étaient censés pouvoir la lire et la comprendre. En outre, on y reconnaît des noms importants « Caesar, Tiberius, Messala », des notions de droit « heredes » (les héritiers). L’importance de cette inscription est aussi soulignée par les résultats de l’expertise géologique effectuée sur un échantillon limité de fragments (40 % du total environ). Elle a permis d’établir la nature des roches employées : il s’agit pour l’essentiel de marbre pentélique d’Attique (le même que celui qui a servi à la construction des temples sur l’Acropole) et, dans une moindre mesure, de marbre local provenant du territoire éduen. Le marbre grec, la hauteur de colonnes du bâtiment jouxtant le portique où devait se trouver l’inscription, la qualité de l’écriture gravée, les noms, sont autant d’indices qui dévoilent l’importance du programme monumental du cœur civique d’Augustodunum au Ier siècle ap. J.-C.. Ces éléments laissent supposer des relations très privilégiées entre la cité fondée par Auguste et ses successeurs à la tête de l’Empire, et manifeste une évidente volonté de les mettre en valeur. De fait, les inscriptions ne sont pas seulement une source d’information mais elles sont aussi un témoignage d’un phénomène culturel généralisé dans l’Empire, relevant de l’histoire de la communication, et se révélant aussi un vecteur d’uniformisation de cet Empire.

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