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Parcours pédagogique autour de l’exposition « Picasso et la guerre »

Parcours pédagogique d’histoire et histoire des arts autour de l’exposition « Picasso et la guerre » - organisée par le musée de l’Armée et le Musée national Picasso-Paris par Marie Cuirot, professeur d’histoire, histoire des arts, lycée J.Ferry

Présentation générale 

Présentation générale de l’exposition


Né en 1881 et mort en 1973, Pablo Picasso a été le contemporain de conflits majeurs du XXème siècle. Or, le peintre espagnol résidant en France de 1901 à son décès en 1973, n’a paradoxalement jamais participé activement à une guerre. Libéré de l’obligation de service militaire et jamais engagé en tant que soldat dans un conflit, l’artiste a vécu les guerres du XXe siècle en tant que civil.
Autour de l’emblématique Guernica dont une photographie prise par Dora Maar accueille le visiteur, la vision de la guerre et la traduction artistique que Picasso en donne évoluent au cours de son existence. D’abord motif esthétique académique dans ses jeunes années, la guerre est ensuite vécue « par procuration » par le peintre très occupé par ses expérimentations artistiques et seul de tous ses amis artistes du Bateau-Lavoir à ne pas participer aux combats de la Grande Guerre. Puis, avec la montée des fascismes et la guerre d’Espagne, naît un Picasso militant qui, dès lors, utilise l’art pour traduire publiquement ses engagements, qu’ils soient en faveur des Républicains espagnols, de la mémoire résistante, du communisme ou, plus universellement, de la Paix.

Place dans les programmes scolaires
L’exposition propose une leçon d’histoire sur les principaux conflits du XXème siècle à travers le regard de Picasso. Celle-ci s’inscrit parfaitement dans les programmes actuels de la classe de troisième  (thèmes « L'Europe, un théâtre majeur des guerres totales (1914-1945) » et « Le monde depuis 1945 ») et dans ceux de la classe de première (thèmes « la guerre au XXème siècle » et « le siècle des totalitarismes »). En outre, l’exposition peut être intéressante pour la préparation de l’épreuve d’histoire des arts aux Diplôme national du brevet des collèges.

Parcours chrono-thématique proposé
Le présent parcours -prévu pour une heure de visite environ - propose de s’arrêter sur une dizaine d’œuvres de l’exposition qui montrent l’évolution du rapport de Picasso à la guerre. Il en décrit les caractéristiques esthétiques  avant d’en donner une interprétation et une contextualisation historique. En lien avec le parcours, un questionnaire de visite pour les élèves est également proposé.

Le questionnaire élèves et le livret de visite sont téléchargeables dans l'encadré "en savoir plus" ci dessous.

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Liens utiles

Exposition Picassso au Musée de l’Armée :https://www.musee-armee.fr/au-programme/expositions/detail/picasso-et-la-guerre.html?L=0&cHash=f574cf14b53fbe795657b56539cb81c5
Musée Picasso de Paris : http://www.museepicassoparis.fr/
Museo Nacional de Arte Reina Sofia : https://www.museoreinasofia.es/coleccion/coleccion-1
Musée national Pablo Picasso : https://musees-nationaux-alpesmaritimes.fr/picasso/
Nombreuses vidéos sur Picasso sur le site de l’INA : https://www.ina.fr/

La guerre motif esthétique

La guerre comme motif esthétique académique :


- Escena de batalla (Scène de bataille), Barcelone, 1895-96, encre sépia à la plume, lavis, crayon graphite et touches blanches appliquées au pinceau sur papier30.9x47.4cm, Barcelone, museu Picasso
Description de l’œuvre :
La scène se décompose en trois plans : au premier plan, assez dégagé, on distingue à gauche un soldat s’apprêtant à dégainer son épée tandis qu’au centre, un militaire est étendu à côté d’un cheval, probablement mort aussi. Au second plan, la partie la plus dense qui focalise le regard correspond à la masse de combattants entremêlés au centre du dessin. De cette masse dépassent des épées et des têtes de chevaux. A l’arrière-plan, quelques combattants sont esquissés mais on voit surtout un étendard qui flotte au vent et la bâtisse d’un probable village. Sur la gauche, un visage est dessiné : il ne semble pas intégré à la composition de scène de bataille (il s’agit d’une étude, la tête est peut-être un essai pour un autre dessin). Le dessin est figuratif, les personnages sont esquissés. Plus que les détails réalistes, c’est le mouvement qui est très bien représenté par la torsion des corps qui courent, se battent et tombent. En outre, la violence et la mêlée de la bataille sont très bien rendues par l’utilisation du lavis plus sombre dans le triangle central tandis que le tour est beaucoup plus léger, juste au crayon et à la plume.


Contextualisation et interprétation :
Formé aux côtés de son père, José Ruiz y Blasco (1838-1913), ainsi que dans différentes écoles et académies des Beaux-Arts (La Corogne, Barcelone, Madrid), Picasso suit l’enseignement classique d’un artiste du XIXe siècle où la hiérarchie des genres domine encore, donnant la prééminence à la peinture d’histoire. En outre, Picasso développe dès son plus jeune âge un intérêt pour l’histoire de son pays, marqué par les conflits traumatiques de la fin du XIXe siècle. Les mouvements de cavaliers, les charges de fantassins, la fumée, le choc des armes sont donc avant tout des motifs esthétiques académiques utilisés dans les compositions épiques d’œuvres de jeunesse comme la scène de bataille que Picasso réalise à l’âge de 14 ans !


La guerre par « procuration » :


-George Braque (1882-1963), Portrait de Picasso portant l’uniforme militaire de Braque dans l’atelier du 11, boulevard de Clichy, Paris, avril 1911, photographie originale conservée à Paris, Musée national Picasso-Paris

Description de l’œuvre :
La photographie est prise en intérieur, avec un cadrage frontal. Au centre, un peu décalé à gauche, on voit Picasso assis sur une chaise, le bras droit posé sur un guéridon et la tête tournée vers la gauche avec le regard fuyant l’objectif. Il porte un uniforme militaire visiblement trop grand pour lui car les manches mal ajustées font des plis. A droite, on distingue un chevalet de peintre, plusieurs châssis et une toile retournée. A l’arrière-plan, le décor d’atelier se poursuit avec des toiles, une étagère et quelques livres et bibelots devant une tenture fleurie.

-Lettre à Guillaume Apollinaire, Paris 31 décembre 1914, plume, encre brune, crayon graphite et aquarelle sur papier à lettre 21.3x27cm, Musée national Picasso-Paris

Description de l’œuvre :
Il s’agit d’une lettre écrite à la plume où l’on distingue deux calligraphies différentes : celle de Picasso mais aussi celle d’Eva, la compagne de l’artiste en 1914. La lettre est adressée à Guillaume Apollinaire sur un ton très amical et donne des nouvelles de Braque, Derain, Level et Salmon. Sur l’entête, au centre,  à côté de la date, Picasso a dessiné un mat portant un drapeau tricolore. De ce mât partent en V inversé, deux cordes sur lesquelles flottent aussi six drapeaux tricolores plus petits.

-Portrait de Guillaume Apollinaire, 1916, crayon graphite sur papier vélin beige, 31x23cm, Musée national Picasso-Paris

Description de l’œuvre :
Il s’agit d’un portrait figuratif esquissé. Au centre, assis sur une chaise, on reconnaît Apollinaire portant l’uniforme de soldat. A la boutonnière, une médaille de la Croix de guerre est bien visible. La tête d’Apollinaire est enserrée dans un bandage, il regarde d’un air grave le peintre qui le dessine…et le spectateur. A l’arrière-plan, le décor- une cheminée, un vase, des boiseries- est à peine esquissé. La partie la plus travaillée du dessin est le visage bandé, l’uniforme, la médaille et le bras droit.


Contextualisation et interprétation des œuvres ci-dessus :
Picasso s’installe en France en 1900. En tant que ressortissant d’un pays neutre, il n’est pas mobilisé lorsque la guerre éclate à l’été 1914. Ses plus proches amis peintres et poètes de la joyeuse bande du « Bateau-Lavoir » installée à Montmartre partent au front. Picasso, lui, Espagnol neutre mais aux tendances anarchistes se désintéresse de la chose militaire et reste un civil dans son atelier. Absorbé par les recherches formelles menées sur le cubisme, la figuration d’inspiration cézannienne, puis pointilliste, il paraît dissocier complètement son art de la guerre qui bouleverse alors le continent européen. Si les techniques cubistes inspirent l’art du camouflage, la guerre 14-18 n’est pas un sujet artistique chez Picasso. Toutefois, elle surgit dans des documents privés, voire intimes, qui révèlent le soutien du peintre espagnol à la France comme l’attention soucieuse qu’il porte à la situation de ses proches. Il semble ainsi vivre la guerre par procuration. Déjà en 1911, dans l’uniforme trop grand de Braque, il était photographié grimé en  soldat, comme s’il approchait de la chose militaire par l’entremise de son ami. De même, durant le conflit, il s’enquiert avec inquiétude de l’état de santé de son ami Guillaume Apollinaire dans des lettres « patriotes » ornées de drapeaux tricolores puis réalise avec beaucoup d’empathie le portrait de son ami poète blessé à la guerre.

-Projet pour le rideau de scène du ballet Parade écrit par Cocteau, mis en musique par Satie et chorégraphié Léonide Massine pour les Ballets russes de Diaghilev, Paris-Rome, 1916-1917, crayon graphite et aquarelle sur papier 27.7x40cm, Musée national Picasso-Paris

Description de l’œuvre :
La scène dessinée et aquarellée est figurative. Le dessin classique rompt avec les expériences cubistes que Picasso a menées précédemment. On y voit une troupe de saltimbanques devant un rideau de velours rouge entrouvert. Les artistes assis semblent patienter en discutant avant d’entrer en scène. On distingue un marin et plusieurs personnages vêtus en Arlequin, figure déjà très présente pendant la période rose de Picasso. Sur la gauche, on voit une jument équipée de fausses ailes léchant son poulain. Un personnage et un singe sont grimpés sur la jument. Au premier plan, on voit un ballon bleu, un tambour et un chien. Enfin à l’arrière-plan, au centre est dressée une échelle sur laquelle est monté un personnage qui accroche un soleil. La palette utilisée se compose principalement de rouge, de bleu, de vert et de brun.

Contextualisation et interprétation :
En 1916, Guillaume Apollinaire revient de la guerre avec un éclat d’obus fiché dans le crâne. Accouru à son chevet, Pablo Picasso lui annonce sa collaboration pour les décors et les costumes au  « ballet réaliste » Parade écrit par le poète Jean Cocteau, mis en musique par Erik Satie et chorégraphié par Léonide Massine pour les Ballets russes. Le sujet de la pièce s'inspire de la fête foraine avec son cirque itinérant devant lequel, pour attirer le public sous le chapiteau, quelques artistes exécutent un aperçu du programme, une « parade » au cours de laquelle trois numéros sont présentés par les directeurs baptisés pour l'occasion "managers". Indéniablement, Parade est un choc esthétique, Apollinaire enthousiaste désigne la pièce comme la première œuvre « surréaliste ». Mais le scandale est grand : comment, en pleine guerre, alors que des soldats meurent au combat, oser tant de légèreté et préférer la grotesque parade de saltimbanques aux patriotes parades militaires ? Faut-il y voir de la part de leurs auteurs- dont Picasso-de l’antimilitarisme ? Cela a été dit, même si les bénéfices de la pièce reviennent aux mutilés de guerre. S’agit-il alors de provocation ? Sans doute. D’une recherche esthétique d’avant-garde ? Indéniablement. Les costumes et décors de Picasso sont cubistes, la musique de Satie intègre des bruitages (coups de feu, machine à écrire), la chorégraphie de Massine est moderne. Pourtant, le scandale ne commence pas immédiatement avec le rideau de scène qui, comme en témoigne l’étude aquarellée,  est figuratif  et très classique. Le « choc » n’en est que plus grand quand s’ouvre celui-ci.

Le choc de la guerre d'Espagne

Le choc de la guerre d’Espagne :


-Sueno et mentira de Franco (Songe et mensonge de Franco), planche 11, Paris janvier 1937, Eau-forte, aquatinte au sucre et grattoir sur cuivre, épreuve sur papier vergé de Montval 38.7x57.1, Musée national Picasso-Paris

Description de l’œuvre :
Il s’agit d’une planche de 9 dessins satiriques qui composent une bande dessinée sans texte. Ce sont donc les dessins seuls qui font la narration. La première case montre un cheval blessé sur le sol, la deuxième image représente une femme étendue dans l’herbe avec une tâche (peut-être de sang) sur le corps, la troisième image se divise en deux parties : sur la gauche, le corps distordu d’un cheval fait face à droite à un monstre ricanant en forme de tubercule. La quatrième image montre une femme échevelée au regard exorbité et à la bouche hurlante avec un bras levé. La cinquième image (au centre de la planche) représente le monstre-tubercule effrayé par l’arrivée d’un taureau. L’image suivante montre le visage du taureau et du monstre souriant semblant discuter. Les trois dernières cases sont trois images de désolation : la septième montre une femme éplorée et des enfants (dans une posture identique à celle que l’on retrouve dans Guernica), la huitième montre les deux visages d’une mère et de son enfant vraisemblablement morts, enfin la neuvième image représente une femme tenant un enfant qui sort d’une maison en flammes.


Contextualisation et interprétation :
Il s’agit d’une planche satirique qui renoue avec la tradition espagnole de bande dessinée gravée ou « alelujas ». Le monstre-tubercule n’est autre que le général Franco qui vient dévaster l’Espagne. On y retrouve la figure du cheval, symbole du peuple espagnol, celle de la mère et de l’enfant, victimes innocentes et celle du taureau, symbolisant à la fois la violence et la tradition espagnoles. Picasso réalise plusieurs planches satiriques de ce type qui sont gravées et associées au poème Fandango de Lechugas pour être vendues au profit des républicains espagnols.

-Tête de femme hurlant, 6 octobre 1937, crayon graphite sur cartonnage d’un emballage de cigarettes Gitanes, 9x7.8cm, Orléans, musée des Beaux-Arts
Description de l’œuvre :
Ce petit dessin griffonné sur un emballage au crayon est figuratif même s’il n’est pas réaliste : on reconnaît un visage avec ses yeux en forme de larmes, deux trous pour les narines, un menton et une bouche ouverte tirant une langue pointue. La tête est penchée en arrière et  regarde vers le ciel (d’où viennent les bombes). Picasso déforme les reliefs du visage pour mettre à plat, en deux dimensions sur son dessin, ce qui est en 3 dimensions dans la réalité. Même si ce dessin est postérieur à Guernica, il rappelle le visage de la mère tenant son enfant mort située à gauche de la toile. On y retrouve la même torsion du cou, le cri, l'œil en forme de larme, la langue en couteau qui expriment le paroxysme de la douleur et de la détresse.


Contextualisation et interprétation :
Les années 1930 voient Picasso s’affirmer dans le champ politique. Si la montée des fascismes en Europe trouve d’abord peu d’échos visibles dans son œuvre et sa vie, son amitié avec le poète Paul Éluard, proche du Parti communiste et la relation amoureuse qu’il entretient avec la photographe et militante antifasciste Dora Maar à partir de 1935, l’engagent à prendre des positions publiques. Soutien officiel du Front populaire en France, puis surtout du Frente Popular en Espagne, élus en 1936, il est plongé dans l’engagement politique à la faveur du drame que représente, pour l’Europe, et intimement pour Picasso, la guerre d’Espagne. Cette guerre civile, terrain d’entraînement des régimes autoritaires, symbole prophétique, comme chacun le perçoit du conflit mondial à venir, signifie aussi pour Picasso un exil définitif hors de sa terre natale. Engagé auprès des Républicains, Picasso multiplie les marques de soutien. En témoigne la réalisation de la planche satirique sous forme de bande dessinée qui présente Franco sous la forme d’un affreux tubercule et qui fut vendue pour financer le combat des Républicains.
Et puis il y a, le lundi 26 avril 1936, l’attaque aérienne menée contre la ville basque espagnole de Guernica par 44 avions de la Légion Condor allemande et 13 avions de l’aviation légionnaire italienne. Picasso utilise alors sa peinture comme une arme pour dénoncer universellement la violence de la guerre. Bien que le titre de l’œuvre évoque un fait historique, le massacre des civils de Guernica par l’aviation allemande et italienne, seules  les victimes sont représentées. Aucun objet flagrant (uniforme, drapeau…) ne permet de désigner la nationalité des bourreaux. Le tableau acquiert une force symbolique: celles des martyrs civils de tous les conflits armés. La toile est peinte en noir et blanc. La monochromie du tableau s'explique d'abord par la gravité du sujet à laquelle répond l'austérité de l'absence de couleur. Par ailleurs, le noir et blanc et le côté graphique du dessin évoquent les articles de presse que Picasso collecte pour se tenir informé. Ainsi, le pelage du cheval, fait de petits traits serrés, réguliers et alignés, rappelle les caractères typographiques. Picasso multiplie les études dès le 30 avril 1937. L’exposition en présente quelques-unes ainsi qu’un dessin postérieur de visage de femme hurlant  reprenant la même esthétique. Guernica est une œuvre figurative dans laquelle Picasso marie les libertés du cubisme (corps déformés par des angles de vue différents) et des éléments surréalistes, à des symboles anciens (taureau espagnol, motif de la piéta) et une composition (pyramide et triptyque) de la peinture classique. "Guernica" est exposée en juin 1937 au pavillon espagnol de l’exposition universelle. Montrée dans divers pays européens et aux Etats Unis entre 1937 et 1939, la toile est conservée pendant 40 ans au MOMA de New York avant de regagner l’Espagne en 1981, après la mort de Franco et le retour de la démocratie. Depuis 1992, elle est exposée au musée national centre d’art Reina Sofia de Madrid dont elle constitue une pièce maîtresse des collections permanentes. Très fragile, elle ne peut plus être déplacée.

Picasso sous l'Occupation

Picasso, un artiste « dégénéré »  sous l’Occupation :


-Enfant aux colombes, Paris, 24 août 1943, huile sur toile, 162x130cm, Musée national Picasso-Paris
Description de l’œuvre :
La toile représente une pièce fermée dans laquelle se tient au premier plan à droite un enfant assis par terre, tenant une sorte de hochet dans la main gauche. A côté de lui est installée une chaise sur laquelle deux pigeons ramiers sont posés, l’un sur le dossier, l’autre sur l’assise. L’enfant joufflu a une face déformée, les yeux non alignés, il est tassé, assez monstrueux et lance un regard noir au spectateur. A l’arrière-plan, on voit un mur et une fenêtre avec une fausse perspective, la composition donne donc une impression d’enfermement. La palette utilisée mêle des couleurs chaudes pour la chaise (en jaune), la fenêtre et le mur (jaune et orange) à des couleurs froides pour le bébé vêtu d’un bleu presque « sale » et l’ombre gris-bleu du mur. Quant aux deux colombes, elles se détachent de la composition autant par leur couleur blanche que par le trait noir qui les cerne.


Contextualisation et interprétation :
En 1937, le IIIème Reich décrète, en opposition à « l’art héroïque aryen », une liste d’artistes dégénérés, dans laquelle figurent de grands noms de l’art moderne dont celui de Picasso. En avril 1940, l’artiste espagnol qui réside en France depuis 40 ans demande sa naturalisation à la IIIème République. Celle-ci la lui refuse voyant en lui un « anarchiste » et un « étranger suspect au point de vue national ». Le peintre « dégénéré » reste en France mais est offensé (il ne fera d’ailleurs jamais d’autre demande de naturalisation). Ses œuvres sont critiquées -certains y voient de l’art juif- et peu exposées, à l’exception de l’exposition réalisée à Nice en 1943 dans la galerie « Romanin » qui n’est autre que le pseudonyme de Jean Moulin. Durant la majeure partie de la guerre, Picasso se terre alors dans son atelier des Grands Augustins et multiplie les moyens d’expressions : de ses carnets aux fragiles sculptures, de ses écrits aux peintures, l’utilisation de couleurs sombres et les motifs des crânes et le thème de la mort font écho à la période de l’Occupation.


L’enfant aux colombes exprime clairement la sensation d’enfermement ressentie par l’auteur. La face grimaçante de l’enfant évoque celle des Nains de Velazquez (vers 1645) que Picasso a pu voir au musée du Prado dans son enfance. Le motif de la colombe renvoie peut-être à l’espoir de paix mais surtout ici aux jeunes années de Picasso : son père peintre était spécialisé dans la représentation des pigeons. Picasso avait d’ailleurs dans son atelier des colombes que Brassaï photographia. Ainsi, l’enfant aux colombes pourrait être un autoportrait de l’artiste exilé dans Paris occupé, reclus dans son atelier et nostalgique de son enfance perdue.

Picasso pacifiste

L’art du portrait au service de causes : Picasso pacifiste


-L’enfant d’Oradour, 7 juin 1947, encre de Chine et gouache sur papier, 25x32.5 cm, Limoges, archives départementales de la Haute-Vienne.
Description de l’œuvre :
Il s’agit du  portrait figuratif d’un jeune garçon d’une dizaine d’années. Le dessin représente son visage, ses yeux noirs qui fixent sagement le spectateur, son air sérieux, ses cheveux noirs bouclés.

- Janine Portal, Max Barel, 1951, Éditions de la Colombe Blanche, imprimé sur papier, frontispice de Pablo Picasso, Paris, musée de l’Armée
Description de l’œuvre :
Picasso réalise en quelques traits rapides à l’encre noire un dessin du visage de Max Barel, qui fixe du regard le spectateur.

Contextualisation et interprétation  des deux œuvres ci-dessus :
Reclus dans son atelier pendant toute l’Occupation, Picasso devient une célébrité à la Libération. Ce génie du dessin – et du portrait en particulier- ose à nouveau utiliser son art pour s’engager publiquement. Le 5 octobre 1944, le journal L’Humanité annonce l’adhésion du peintre au Parti Communiste Français. Qu’il s’agisse de commémorations ou d’expositions liées à la Seconde Guerre mondiale, Picasso répond aux sollicitations et commandes qu’il reçoit du Parti ou d’associations qui en sont proches.
En témoigne le portrait de l’Enfant d’Oradour qu’il réalise pour la commémoration du massacre commis par les nazis le 10 juin 1944 à Oradour sur Glane. Le 12 juin 1949, l’Union Nationale des Intellectuels organise à Oradour sur Glane la commémoration du massacre survenu 5 ans plus tôt. Reste de cette journée un livre d’or rassemblant les signatures, textes, poèmes, œuvres d’artistes et intellectuels dont un portrait d’enfant par Picasso. Même si le portrait n’est pas ressemblant, il pourrait s’agir du jeune Roger Godfrin, âgé de huit ans en 1944 et seul rescapé de sa famille et de ses camarades d’école assassinés lors du massacre. Il incarne en tout cas la jeunesse, celle des innocents qui furent martyrisés comme celle du petit Roger qui survécut à l’atrocité.
Autre exemple de l’engagement public de Picasso pour la mémoire de la seconde guerre mondiale : le portrait de Max Barel pour illustrer la biographie que Janine Portale rédige en 1951 sur le résistant polytechnicien torturé par Klaus Barbie et les miliciens.

-A la mémoire de Ethel et Julius Rosenberg exécutés le 19 juin 1953, lithographie sur papier 46.3x73.1cm, 1954, Saint-Denis, musée d’art et d’histoire, (lithographie diffusée sur la une de l’Humanité-dimanche du 20 juin 1954)
Description de l’œuvre :
Comme pour Max Barel, Picasso réalise en quelques traits noirs deux portraits d’Ethel et Julius Rosenberg légers et quasi esquissés. Quelques détails (la coiffure frisée d’Ethel, les lunettes et la moustache de Julius) permettent la ressemblance.


Contextualisation et interprétation :
A partir de 1947, la guerre froide divise le monde en deux camps opposés. Le Parti Communiste Français auquel Picasso adhère suit dès lors la ligne de Moscou. Comme nombre d’artistes et intellectuels communistes, Picasso fait de la paix son thème de prédilection mais il combat aussi l’impérialisme américain et dénonce le maccarthysme. Ainsi il commémore par deux portraits publiés dans l’Humanité Dimanche,  l’arrestation et l’exécution  des Newyorkais Ethel et Julius Rosenberg accusés d’espionnage pour l’URSS.

-Portrait de Djamila Boupacha, 8 décembre1961, fusain sur papier 50x29.5cm, collection particulière, (portrait utilisé en frontispice de l’ouvrage Djamila Boupacha de Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi publié aux éditions Gallimard en 1962)
Description de l’œuvre :
Le portrait réalisé au fusain de Djamila Boupacha représente un beau visage de jeune femme souriant. La tête est un peu penchée, les lèvres son fermées, les arêtes du nez droit sont dessinées par deux traits. Les grands yeux noirs aux longs cils surmontés de sourcils broussailleux fixent le spectateur. La chevelure est aussi très sombre. Il ressort de ce portrait une impression de douceur et de candeur.


Contextualisation et interprétation :
L’après-guerre est aussi marquée par la décolonisation et la guerre d’Algérie, autre cause pour laquelle Picasso s’engage, comme en témoigne le portrait qu'il réalise en 1961 de la militante FLN Djamila Boupacha. Arrêtée après une tentative d’attentat à Alger en septembre 1959, elle est interrogée et violée par des militaires français pendant son interrogatoire. En mai 1960, l’avocate Gisèle Halimi se saisit de l’affaire et alerte l’opinion sur son histoire. Simone de Beauvoir signe une tribune dans le Monde le 2 juin 1960. Picasso réalise ce portrait pour l’ouvrage de Gisèle Halimi et de Simone de Beauvoir intitulé Djamila Boupacha paru aux éditions Gallimard en 1962. D’abord condamnée à mort, elle est amnistiée en 1962. Son histoire permet de dénoncer les méthodes et les tortures perpétrées par l’armée française en Algérie.

-Le visage de la paix, Vallauris, 1951, crayon graphite sur papier à dessin velin 50.5x65.5cm, Musée national Picasso-Paris
Description de l’œuvre :
Ce dessin au crayon représente une colombe aux ailes déployées sur le poitrail de laquelle apparaît un visage. Si la partie centrale du dessin est très succinctement dessinée (deux yeux esquissés, deux traits pour les sourcils, un autre pour le nez et une bouche), le plumage de l’oiseau est par contraste très détaillé.

Contextualisation et interprétation :
Depuis la réalisation de l’affiche du premier congrès mondial des partisans de la paix en 1949, le motif de la colombe est décliné sous des formes variées et connaît une diffusion internationale. Picasso, artiste de la colombe, est considéré comme celui de la paix d’autant que l’URSS lui décerne par deux fois le prix de la paix en 1951 et 1962. Les opposants au stalinisme ne s’y trompent pas, caricaturant Staline en  dompteur tortionnaire de la colombe… Parallèlement, Picasso reçoit les commandes de deux grands décors architecturaux, en particulier la Chapelle de la Guerre et de la Paix à Vallauris.

-Massacre en Corée, Vallauris, 18 janvier 1951, huile sur contreplaqué 110x210cm, Paris, Musée national Picasso-Paris
Description de l’œuvre :
La toile est composée au premier plan de deux groupes qui se font face.
A droite un groupe de six soldats gris aux formes robotiques et portant des casques visent de leurs armes  (épées et fusils) leurs victimes. Leurs corps sont nus, à l’instar des guerriers antiques. Le chef, en retrait donne l'ordre de tirer, une épée et un bâton à la main, suggérant  une forme de guerre barbare. Aucun signe ne permet clairement d’identifier les militaires.
A gauche, quatre femmes et quatre enfants nus font face aux militaires. Ce sont les victimes du massacre. L'un des enfants, effrayé, fuit vers sa mère tandis qu'un autre à gauche se cache le visage contre sa mère vraisemblablement enceinte. Deux femmes semblent résignées, deux autres au contraire ont un visage déformé par la douleur.
Au second plan, le décor de vallée et collines est ravagé par la guerre : le village est en feu, la maison sur la colline en ruines. La rivière qui serpente entre les deux groupes symbolise peut-être la ligne de partage entre les deux Corée.
Pablo Picasso réalise ici une toile de grandes dimensions (110 x 220 cm) dominée par des couleurs sombres et froides (gris, vert), qui introduisent de la dureté dans le tableau et une impression de tristesse et de désolation.

Contextualisation et interprétation :
Le massacre en Corée n’est pas à proprement parler une œuvre antiaméricaine à la gloire du communisme. Ne serait-ce le titre, rien ne permet clairement d’identifier les protagonistes. Cette peinture déçoit d’ailleurs le parti communiste qui aurait souhaité une œuvre exaltant les « vaillants combattants chinois et coréens » et non pas une scène exhibant la détresse de femmes et enfants nus livrés à la violence mécanique. Or c’est justement cette violence barbare, gratuite, intemporelle et sans étiquette que cherche à dénoncer Picasso.
Inspirée du Massacre des innocents de Nicolas Poussin (1625-1632) pour son sujet et du Tres de Mayo de Francisco Goya (1814) et de l’exécution de Maximilien d’Edouard Manet (1868 1869) pour sa composition, cette toile s’inscrit donc dans la tradition picturale classique de la « peinture d’histoire ».  Elle dénonce, comme Guernica, la barbarie de la guerre et les violences faites aux civils et exhorte a contrario au pacifisme universel.