Bandeau

Louise Michel dans les événements et les mémoires de la Commune de Paris

Vignette louisemichel (2) L’intitulé du point de passage et d’ouverture invite à faire le lien entre l’individuel et le collectif. Le personnage de Louise Michel, figure emblématique de la Commune, permet d’aborder les principaux aspects de cet événement complexe : sa dimension politique et révolutionnaire, la notion de guerre civile, la question des mémoires contradictoires de l’événement.

Cet article vient en complément de la ressource « 1871 : Louise Michel pendant la Commune de Paris, 1re ».

Par Yann Simon

La Commune : une expérience politique singulière

Le mouvement de la Commune, de courte durée, est un moment d’intense foisonnement démocratique.  Les expérimentations ont été nombreuses et les discours divers. Son programme politique peut tout de même être synthétisé en quelques points.

La Commune se réclame d’un patriotisme républicain qui se déploie à l’automne 1870 lors du siège de Paris par les troupes prussiennes. Le peuple en armes entend poursuivre le combat contre l’ennemi de l’extérieur. Dans son histoire de la Commune parue en 1898, Louise Michel évoque le mois de septembre 1870 en ces termes : « Guillaume approchait, tant mieux ! Paris en sortie torrentielle écraserait l’invasion ! Les armées de province se rejoindraient, n’avait-on pas la République ? » Cet enthousiasme qui semble inspiré par les soldats de l’An II, permet de comprendre la déception des patriotes parisiens au moment de la signature de la paix le 28 janvier 1871. Celle-ci est vécue comme une trahison envers la patrie en armes, envers la République naissante. L’élection d’une Chambre des députés à majorité monarchiste, le 8 février, aggrave les tensions.

C’est un mouvement communaliste et autonomiste. Les révolutionnaires organisent des élections à la fin du mois de mars 1871 pour former un conseil municipal qui prend le nom de Commune et vote ses propres lois. Les parisiens affirment leur droit à s’autogouverner face à un pouvoir central considéré comme illégitime. Le 28 mars, la Commune nouvellement élue s’adresse en ces termes aux citoyens parisiens : « Vous êtes maîtres de vos destinées, forte de votre appui, la représentation que vous venez d’établir va réparer les désastres causés par le pouvoir déchu ». On parle de « République parisienne » et de « Commune libre ». 

Cette affirmation autonomiste s’accompagne d’une expérience de démocratie directe. Une proclamation d’un comité du XIe arrondissement, citée par Jacques Rougerie, affirme que « l’Etat, c’est le peuple se gouvernant lui-même ». Dans les comités d’arrondissement, dans les nombreux clubs installés dans les églises, les militants parisiens participent à transformer le pays. Lors d’une séance du club de la Révolution, Louise Michel fait ainsi voter la suppression de la magistrature. Cet élan réformiste ne doit pas occulter le fait que bien peu de ces décisions ont été appliquées, même pour un court moment.

La Commune est surtout une révolution sociale qui entend assurer l’égalité entre tous et libérer les prolétaires de leur état de servitude. Le drapeau rouge flotte sur la ville. Blanquistes, internationalistes, proudhoniens se côtoient au sein du conseil. Pour Louise Michel, qui se réclame d’Auguste Blanqui, cette révolution sociale est également un moyen de donner une nouvelle place aux femmes dans la société. Elle leur consacre de nombreux passages dans son histoire de la Commune : « Parmi les plus implacables lutteurs qui combattirent l’invasion et défendaient la République comme l’aurore de la liberté, les femmes sont en nombre”, écrit-elle à propos du l’autone 1870.

Le mouvement de la Commune s’inscrit enfin dans l’imaginaire de la grande révolution de l’An II, celle de la commune insurrectionnelle, des soldats de la levée en masse. Les Communards arborent des bonnets phrygiens, s’appellent « citoyens » et adoptent le calendrier révolutionnaire. Un Comité de salut public est mis en place début mai.

Une guerre civile qui fracture le camp républicain

On ne peut comprendre la fracture entre républicains au pouvoir et mouvement social si l’on ne mesure pas la violence des combats entre Versaillais et Communards. Ils commencent le 2 avril et culminent entre les 21 et 28 mai lors de la reconquête de Paris par les troupes versaillaises envoyées par A. Thiers, chef du pouvoir exécutif de la République. C’est la Semaine sanglante. Le déchainement de violence s’explique en partie par la diabolisation à laquelle se livre chacun des deux camps. Pour les Communards, l’ennemi, « après avoir trahi la France et livré Paris à l’étranger, (…) poursuit la ruine de la capitale ». Pour le gouvernement et ses troupes, les insurgés parisiens sont des barbares, des ivrognes qui sèment le chaos et la terreur. Le bilan humain est difficile à établir et a été l’objet de nombreuses discussions entre historiens. Quentin Deluermoz dans le tome 3 de La France contemporaine, propose la fourchette prudente de 8000 à 15000 parisiens tués par les troupes versaillaises. A mesure qu’elles reprennent le contrôle de la ville, barricade par barricade, elles procèdent aux premières exécutions de masse. De leur côté les Communards ont fusillé une centaine d’otages et mis le feu à de nombreux bâtiments dont l’hôtel de ville. Un tiers de la ville est incendié. A la fin du mois de mai, Paris est en ruine. Dans les semaines et les mois qui suivent, les tribunaux militaires jugent plus de 35 000 personnes. Parmi elles, plus de 10 000 sont condamnées, dont seulement 133 femmes. Le Gaulois du 18 décembre 1871 rend compte du procès de Louise Michel. Il décrit une femme dont « les yeux mi-clos brillent d’un feu étrange ». Elle est condamnée à la déportation en Nouvelle Calédonie.

Victor Hugo témoigne des affres de la guerre civile dans un recueil de poèmes paru en 1872, L’Année terrible.

Un jour je vis le sang couler de toutes parts ; 
Un immense massacre était dans l’ombre épars ; 
Et l’on tuait. Pourquoi ? Pour tuer. Ô misère ! 
Voyant cela, je crus qu’il était nécessaire 
Que quelqu’un élevât la voix, et je parlai. 

Premiers vers de Un jour je vis le sang couler de toute part, publié dans le recueil L’Année terrible en 1872

Les mémoires contradictoires de la Commune.

Les combats au corps à corps dans les rues de Paris se transposent rapidement dans le domaine de l’écrit. L’opposition prend désormais la forme d’un affrontement des mémoires. Louis Enault publie dès la fin de l’année 1871 un ouvrage intitulé Paris brûlé par la Commune. Le texte, accompagné de gravures, explique comment les Parisiens, pris de sauvagerie, ont soumis la ville au feu et à la destruction.  Maxime Du Camp rédige en 1878 Les Convulsions de Paris, décrivant les Communards comme une classe dangereuse obéissant à ses plus bas instincts.

Certains communards exilés à l’étranger parviennent également à se faire publier. L’Histoire de la Commune de 1871de Prosper-Olivier Lissagaray, paraît à Bruxelles en 1876.  Le texte, parmi les meilleurs rédigés sur le mouvement, est autorisé en France en 1896. Robert Tombs parle à propos de ces histoires communardes de récits auto-justificatifs.

 La loi du 11 juillet 1880, qui accorde une amnistie complète aux Communards, permet le retour en France des derniers déportés, dont Louise Michel, qui se fait historienne de la Commune. Elle publie ses mémoires en 1886 puis sa propre histoire de la Commune en 1898. Elle justifie son entreprise dans le préambule, expliquant que « la Commune à l’heure actuelle est au point pour l’histoire. Les faits, à cette distance de vingt-cinq années, se dessinent, se groupent, sous leur véritable aspect ». Il s’agit pourtant d’un vibrant plaidoyer pour la révolution parisienne, qui s’apparente davantage à une « mémoire vive », pour reprendre l’expression de Jacques Rougerie, qu’à une histoire distanciée et apaisée. 

Louise Michel, figure emblématique de la Commune.

L’attitude de Louise Michel au moment de son procès fait grande impression. Les Journaux relatent ses propos, la manière dont elle assume ses actes, rend le gouvernement de Versailles responsable des violences et destructions et demande à être condamnée. Ils citent ses derniers mots : « J’ai fini… Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi… ».

Victor Hugo en rend compte dans son poème Viro Major (plus grande qu’un homme), écrit en décembre 1871, mais publié à titre posthume.

« Tu disais aux greniers : " J’ai brûlé les palais !"

Tu glorifiais ceux qu’on écrase et qu’on foule.

Tu criais : " J’ai tué ! Qu’on me tue ! - Et la foule

Ecoutait cette femme altière s’accuser »

A son retour en France en 1880, elle est accueillie par une foule nombreuse. Le journal La Justice, dirigé par Clemenceau décrit une femme « tendre à toutes misères, implacable à toutes oppressions ». Elle poursuit son combat contre l’injustice, parcourant la France pour défendre la cause anarchiste à laquelle elle s’est convertie lors de son exil. Régulièrement arrêtée et incarcérée, elle reprend à chaque fois la route pour porter la parole de la révolution. A sa mort en 1905, Louise Michel est déjà une figure légendaire du mouvement ouvrier. Elle est « la Vierge rouge », titre d’un ouvrage qu’Irma Boyer lui consacre en 1927. Une foule importante suit son corbillard recouvert d’un drap rouge jusqu’au cimetière de Levallois-Perret.